Livres rares : la porte du merveilleux

Une rue de silence et d'ombre, à deux pas de la Seine. La neuvième porte est comme le quai 9 ¾vide dans les aventures de Harry Potter : on passe devant, on ne la voit pas. L'ami qui vous guide saura pourtant la trouver, ainsi que la minuscule sonnette.

Une grande pièce sur deux niveaux, éclairée par endroits d'une lumière jaune, dont les coins se perdent dans la nuit. Sur des étagères de bois foncé, des livres, quelques dizaines peut-être, pas davantage.

La plupart nous tournent le dos, n'offrant au regard qu'une tranche au titre à peine lisible. Vêtus de leur reliure havane – ici on porte sa reliure convenablement usée –, ils se regroupent par deux ou trois, comme les membres d’un club de gentlemen qui poursuivent discrètement leurs conversations, indifférents à ce qui les entoure. Sur une étagère à demi vides, un petit groupe prend quand même ses aises, les uns couchés, d'autres inclinés, un autre debout face à nous. Celui-là, peut-être, nous observe derrière les lorgnons de ses armoiries dont l'or s'éteint.

Quelques formats raisin empilés sur une table, une gravure accotée au dossier d'une chaise. Des marches, des tentures, des espaces laissés vides. Plutôt qu'une librairie, une halte, un lieu de rendez-vous pour les voyageurs, les vivants… et les autres.

Ces livres sont les capitaines au long cours de l’esprit humain, en route depuis six, sept, huit siècles parfois. On comprend qu'ils soient blasés. L'amateur new-yorkais avec lequel nous bavardons est assez satisfait de pouvoir dire qu’il a distrait d’un emploi du temps chargé 24 heures pour venir voir à Paris un livre rare, dont il ne nous dira rien. J’ai le sentiment que les livres qui nous entourent nous regardent avec dédain. Voyager ne les intéresse nullement et notre rapport au temps les fait sourire. Dans leur temps à eux, une vie humaine dure à peine un quart d'heure.

Notre ami le marchand de livres nous tend un volume, épais, aux fermoirs ternes. Le format est modeste, un peu décevant. "Une bible de 1230 environ, dit-il, contemporaine de Saint Louis. C'est avec ces bibles portatives que l'on partait aux Croisades."

Ouvert le livre, la magie opère. Le vélin fin et blanc se courbe sous la caresse du doigt. Après sept siècles, on tient entre ses mains un objet qui paraît vivant. L'écriture gothique à l'encre noire, toute petite, avance en bataillons serrés. Aucune ponctuation pour nous libérer du vertige du texte. L'or des enluminures, au contraire, est un phare dans la nuit des signes et ravive les couleurs des personnages qu’il met en scène.

La voix retenue, égale, de l’ami des livres, nous donne généreusement ce que nos yeux ne savent pas voir : le sens des mots, l'interprétation des images, l'ouvrage des hommes derrière le chef-d'œuvre.

Pour obtenir un parchemin aussi mince, nous explique-t-il, on utilisait la peau de veaux mort-nés, après une longue préparation. Ainsi, pour qu'elle n'absorbe pas trop l'encre l'imprégnait-on d'une poussière de marbre… Un atelier de copistes ne produisait pas plus de quatre de ces petites pages par jour. Mais le temps de l'écriture n'était rien encore, comparé au temps nécessaire à l'enluminure. La préparation du fond, la dépose des feuilles d'or, l'une par-dessus l'autre, jusqu'à obtenir ce bombé si caractéristique.

Dans les images, tout est codé. Ainsi de la position des personnages et de leurs mains. La main gauche qui pose un doigt sur la main droite ouverte signifie "polémique". Cet autre personnage, parce qu'il tend sa main vers l'arrière, nous savons qu’il est fourbe. L'enluminure était moins un dessin qu'une apparition. Nous prétendons qu’elle n’est que la représentation du « merveilleux », c’est à dire de l’imaginaire Pour ses contemporains elle est représentation du réel. Mais pour eux le réel est merveilleux, il est donc bien ce qu’il paraît être. Comme tous les êtres ou les choses qui nous entourent cependant, il dissimule une part de ce qu’il est, qui restera pour nous mystère. En même temps il nous donne aussi des signes de sa réalité profonde, au-delà des apparences, qu’il nous appartient de déchiffrer. Certains y parviennent, d’autres pas. Tous les humains vivent dans la même réalité mais n’habitent pas tous les mêmes niveaux de cette réalité. Et aucun n’atteindra à l’essence de l’être si quelque grâce divine n’intervient pas. Ainsi allait le monde au temps des enluminures. Aujourd’hui nous avons le dieu Sciences, qui par définition résoudra toutes les énigmes. Heureusement, dans notre quotidien certaines images que nous croisons recèlent encore une part de mystère sur laquelle nous nous interrogeons. Ainsi devant une affiche : « Quel peut bien être le secret de la formule du Coca-Cola ? » Par où l’on voit que l’humanité ne cesse de progresser.

Dans cette boutique, pendant quelques minutes, on peut vivre, entre les pages d’une Bible parisienne du XIIIᵉ siècle, dans un autre monde. Celui du merveilleux au quotidien, du dialogue entre l’homme et l’autre côté du miroir, de la foi inépuisable et naïve.

Prenons un pèlerin du Mont Saint-Michel ; il vient de faire plus d’une centaine de kilomètres à genoux. Au pied du Mont on lui présente une relique : le tibia de Saint Pierre. D'accord, c'est le tibia de Saint Pierre. Un peu plus haut, on lui montre le second tibia de Saint Pierre. Oui, d'accord. Si, parvenu au sommet on lui présentait le troisième tibia de Saint Pierre, ce serait sans doute encore Oui, je crois.

Aux pèlerins, sur le Golgotha, on montrait un trou dans la terre, c'était le vide laissé par la croix du Christ. Sous la butte, une grotte où, dans la lumière fuligineuse des lampes à huile, on pouvait apercevoir un crâne. C'était le crâne d'Adam. « Vous ne me croyez pas ? nous dit le pèlerin, pourtant moi pèlerin, je me suis trouvé devant le crâne d'Adam. Je le sais, j'y étais. »

Le merveilleux a-t-il un prix ? Bienvenue sur terre. Une bible comparable à celle-ci pourrait se vendre chez Sotheby’s entre 40 000 et 60 000 euros. Les prix peuvent varier beaucoup d’une décennie à l’autre. C’est l’air du temps qui change. Mais des livres anciens et rares ont pu atteindre 200 000 euros… L’ami des livres nous montre une plaquette d'une soixantaine de pages en parchemin, assez laidement reliée, elle se négociera, dit-il, autour de 30 000 euros…

Le merveilleux a aussi ses petites histoires. « Nous sommes arrivés, dit notre hôte, à identifier l'atelier où avait été copié un de ces manuscrits… grâce à son accent. Dans ces ateliers médiévaux, une personne dictait à une dizaine de copistes ; c'était le seul moyen d'accélérer un peu la production. Mais le dicteur ou le copieur n'étaient pas toujours excellents. L'un pouvait avoir un fort accent et traîner sur les syllabes, que l'autre répétait bêtement sur son parchemin. On voit ainsi des Maurice écrits avec trois "A". De cette façon nous avons pu situer le lieu où avait été copié un missel du quatorzième siècle. C'était à cent mètres d'ici, près de la rue Maître Albert : l'homme qui dictait avait l'accent parigot! Comme nous savions précisément quand cet atelier avait fonctionné, nous avons aussi pu dater le manuscrit ».

Parfois je me dis que l’ami des livres tire un peu les voyelles par les cheveux.


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La friterie de Madame Gagar